Les crocodiliens arborent leur forme actuelle depuis plus de 65 millions d’années. Dotés d’une puissante mâchoire, ornée de dents coniques capables de broyer l’os, ils sont également dotés d’écailles leur permettant de se fondre discrètement dans leur environnement. Parfois longs de plusieurs mètres, ces reptiles géants peuvent atteindre une tonne, alliant force et polyvalence, pouvant se déplacer sur la terre ferme comme dans l’eau.
Anatomie d’un prédateur : Dents, griffes et force de morsure des crocodiliens
Les crocodiles détiennent la morsure la plus puissante du règne animal. La force de morsure du Crocodile du Nil (Crocodylus niloticus) atteint environ 5 000 à 6 000 Newtons, ce qui équivaut à une pression de 3 000 à 3 700 PSI (livres par pouce carré). Le record absolu appartient au Crocodile marin (Crocodylus porosus) : sa force totale culmine à 16 460 Newtons (soit environ 1,6 tonne de force globale), générant une pression d’environ 3 700 PSI. À titre de comparaison, la morsure d’un lion n’atteint que 650 PSI. Ainsi, le crocodile marin mord près de trois fois plus fort que son cousin du Nil et exerce la pression la plus élevée connue chez un animal vivant. Les muscles adducteurs de ces animaux sont en effet très puissants. Les dents, quant à elles, sont coniques et épaisses, faites pour attraper, maintenir puis broyer les proies et leurs os. La dentition d’un crocodile mature est composée d’entre 64 à 68 dents, contre 42 pour un alligator.

Les pattes des crocodiles sont ornées de griffes, utilisées pour maintenir les proies mais aussi pour creuser des nids ou défendre le territoire. Cependant, le danger ne se limite pas à leurs griffes : la masse imposante de leur corps, pouvant atteindre une tonne, et la puissance de leur queue représentent souvent une menace encore plus redoutable.
Une lignée de prédateurs

Bien avant l’apparition de l’Homme, un cousin éloigné du crocodile régnait déjà sur les fleuves du Crétacé. Le Sarcosuchus imperator, qui vivait sur le continent africain il y a 112 millions d’années, est l’un des plus grands crocodiles ayant jamais existé. Albert-Félix de Lapparent le découvre vers 1940-1950 ; ses recherches sont complétées par les fouilles de Philippe Taquet en 1965, qui mit au jour des squelettes quasi complets. Long de 10m pour un poids d’environ 4 tonnes, son long museau (représentant environ 75% de la longueur du crâne) et ses dents acérées lui permettaient de chasser des dinosaures et des gros poissons. Une seconde espèce, le Sarcosuchus Hartti, vivait également en Amérique du Sud, avant la séparation complète des continents. Le Sarcosuchus appartient aux Pholidosauridae, famille éteinte de nos jours.
Il est aujourd’hui avéré que les premiers hominidés, tels qu’Australopithecus par exemple, ont évolué en Afrique au côté de grands crocodiles, comme le Crocodylus niloticus. Plusieurs grands prédateurs carnivores menaçaient alors ces populations, dont les grands félins, et les crocodiles. Homo habilis pourrait aussi en être la proie, l’accès aux points d’eau étant des zones de contact particulièrement à risque. Plusieurs fossiles en apportent la preuve : des ossements retrouvés dans des sédiments lacustres et fluviaux portent par exemple des marques de morsures caractéristiques sur le crâne et des os. Ces perforations et rainures sont typiques de la dentition de crocodiles. Fragmentés et retrouvés dans des contextes sédimentaires typiques de ces prédateurs, ces fossiles laissent peu de doute quant à la réalité d’une prédation active.
« Les larmes du crocodile », un mythe antique
Dès l’Antiquité, Pline l’Ancien, écrivain et naturaliste romain du Ier siècle, décrit l’animal en ces termes :
« Le Nil nourrit le crocodile, monstre à quatre pieds, et dangereux sur la terre comme dans les eaux. (…) il a la mâchoire supérieure mobile, et sa morsure est terrible, attendu que les rangées de ses dents s’engrènent en forme de peigne. (…) Il est armé de griffes, et sa peau est impénétrable. » (Désiré Nisard (éd.), Émile Littré (trad.), Histoire naturelle de Pline, t. 1, Paris : Firmin Didot, 1877, p. 333.).
Outre les informations plus spécifiques des écrivains grecs ou romains, comme la morphologie, le mode de reproduction ou encore les techniques de chasse, les Anciens s’étendent souvent sur les légendes qui entourent les espèces. C’est l’auteur Elien qui ancre définitivement l’image des larmes du crocodile. Cet historien et zoologiste romain rédige son Histoire des animaux, en 17 livres, au IIe-IIIe siècle de notre ère. Reprise à l’époque médiévale, cette interprétation attribue au crocodile la ruse : il se disait qu’il pleurait pour attirer sa proie ou bien simuler le remort après sa mort. Illustration moralisatrice, elle souligne l’intelligence et la fourberie du crocodile. L’assimilation d’un animal à des traits de caractère, qu’ils soient positifs ou négatifs, était un thème largement prisé à l’époque.
Ces textes nous ont légué une expression encore courante : « verser des larmes de crocodile ». Biologiquement, le crocodile ne pleure pas de tristesse : les « larmes » sont probablement dues à une stimulation lacrymale lors de l’alimentation. De plus, les cris émis ressemblent aussi à des gémissements humain. Cette expression reste occidentale : les Egyptiens avaient une vision ambivalente de l’animal, qui donne son visage au dieu Sobek.
Récits de voyageurs : la menace crocodilienne du Moyen Age à l’époque moderne
Les pèlerins et voyageurs, se rendant en Terre Sainte par exemple, mentionnaient fréquemment les animaux peuplant le Nil, qu’ils les aient directement observés ou non. Ainsi, dans son Livre des Merveilles du Monde (vers 1356), Jean de Mandeville réitère une nouvelle fois le mythe des « larmes de crocodiles », propageant encore la réputation néfaste de cette espèce. Marco Polo relève quant à lui les attaques et disparitions causées par les crocodiliens sur les berges indiennes ou du Nil. Parfois hyperboliques, ces descriptions reposent en grande partie sur l’envie d’émerveiller les lecteurs européens, peu habitués à de tels créatures « exotiques ».
Lors des Grandes Découvertes, les conquistadors espagnols et portugais furent confrontés à des alligators et caïmans, notamment lors de la traversée de fleuves. Francisco de Orellana (XVIe siècle) rapporte ainsi plusieurs attaques de caïmans lors des expéditions en Amazonie. De même, celles en Afrique causèrent de nombreuses victimes dans le fleuve Sénégal.
Aux XVIIe et XVIIIe siècles, naturalistes et explorateurs se penchèrent plus particulièrement sur une description scientifiquement exacte, étudiant les mœurs, la morphologie, la typologie et le dimorphisme. Ainsi, Buffon (1707-1788) synthétise ses descriptions dans son Histoire Naturelle, générale et particulière, publiée en 36 volumes entre 1749 et 1788. Le crocodile y fait l’objet d’une analyse naturaliste rigoureuse, marquant une transition vers l’observation objective. Parallèlement, les populations autochtones, conscientes du danger, développaient des stratégies d’évitement pour minimiser les risques : contourner les zones dangereuses, puiser l’eau au large, etc. Cependant, dans ces contextes, les attaques de crocodiles n’étaient que rarement enregistrées de façon précise, demeurant souvent des tragédies locales transmises oralement, sans archives officielles.
Et de nos jours ?
On estime qu’entre 1 000 et 2 000 attaques de crocodiliens sur des humains se produisent chaque année dans le monde, avec un taux de mortalité d’environ 50 %. Ces chiffres font du crocodile le prédateur vertébré le plus meurtrier pour l’homme, éclipsant largement la dangerosité des requins (qui ne tuent qu’une dizaine de personnes par an) et même celle des lions.
Aujourd’hui, chaque attaque est documentée, notamment sur la base de données CrocAttack. La majorité survient pendant la traversée de cours d’eau, la pêche ou la collecte d’eau. Huit espèces de crocodiliens sont connues pour leur dangerosité contre l’humain, dont le Crocodile du Nil (Crocodylus niloticus).
Selon les statistiques CrocAttack entre 2015 et 2024, la répartition géographique de ces incidents est inégale. L’État de l’Uttar Pradesh, en Inde, enregistre le nombre le plus élevé d’attaques signalées, avec 223 incidents (dont 68 mortels), tous attribués au crocodile des marais (Crocodylus palustris). En Australie, les activités de loisir autres que la pêche constituent la principale cause d’attaques (42,3 %), devançant légèrement les incidents survenus lors d’activités de pêche (34,6 %). En Afrique, bien que les données restent incomplètes, l’Angola se distingue par un bilan lourd de 92 attaques répertoriées, dont 62 mortelles, toutes attribuées au crocodile du Nil (Crocodylus niloticus). L’Indonésie déplore un lourd bilan avec 1 167 attaques répertoriées (dont 556 mortelles), perpétrées à plus de 95 % par le crocodile marin (Crocodylus porosus) et pour le reste par le faux-gavial de Schlegel (Tomistoma schlegelii).
Deux espèces américaines illustrent la diversité anatomique et comportementale des crocodiles. Le crocodile américain (Crocodylus acutus), l’un des plus grands reptiles du continent avec des mâles dépassant couramment 4 mètres, se distingue par un museau étroit et des glandes à sel lui permettant de prospérer en milieu marin. Malgré sa taille imposante, il reste moins enclin aux attaques, les incidents étant majoritairement défensifs. À l’inverse, le crocodile de Morelet (Crocodylus moreletii), espèce endémique du Mexique et d’Amérique centrale, présente un gabarit plus modeste (environ 3 mètres) et un museau plus large. Strictement inféodé à l’eau douce et de mœurs discrètes, il est considéré comme peu dangereux pour l’homme, les attaques répertoriées étant rarissimes et souvent liées à la défense du territoire.

La recrudescence des attaques de crocodiles est le symptôme d’un conflit écologique. En s’arrogeant les zones humides pour l’agriculture et l’urbanisation, l’Homme prive le crocodile de son territoire et de ses proies naturelles. Acculés dans des espaces réduits et affamés par la pollution qui décime la vie aquatique, ces prédateurs n’ont d’autre choix que de se rapprocher des villages pour survivre. Chaque attaque est, en réalité, le résultat d’une compétition directe pour l’espace et la nourriture, plaçant le crocodile dans une situation de détresse et l’Homme en première ligne.
Sources
- Aufrère, S. H. (2014). « Crocodilus lacrymans. Les “larmes” et la “compassion” du saurien du Nil ». Égypte Nilotique et Méditerranéenne (ENiM), 7, 1–12. http://www.enim-egyptologie.fr/revue/2014/1/Aufrere_ENIM7_p1-12.pdf
- CrocAttack Database. (2024). « Worldwide Crocodilian Attack Statistics (2015–2024) ». CrocAttack.org. https://crocattack.org/2015-2024attackstats/
- Erickson, G. M., Gignac, P. M., Steppan, S. J., Lappin, A. K., Vliet, K. A., Brueggen, J. D., Inouye, B. D., Kledzik, D., & Webb, G. J. W. (2012). « Bite Forces and Evolutionary Adaptations to Feeding Ecology in Carnivores ». PLOS ONE, 7(1). https://doi.org/10.1371/journal.pone.0030198
- IUCN Crocodile Specialist Group. (2024). « Crocodiles: Status Survey and Conservation Action Plan ». Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). https://www.iucncsg.org/
- Njau, J. K., & Blumenschine, R. J. (2006). « A diagnosis of crocodile feeding traces on larger mammal bone, with fossil examples from the Plio-Pleistocene Olduvai Basin, Tanzania ». Journal of Archaeological Science, 33(2), 148–169. https://doi.org/10.1016/j.jas.2005.07.009
- Njau, J. K., & Blumenschine, R. J. (2017). « Hominid butchers and biting crocodiles in the African Plio–Pleistocene ». Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS), 114(50), 13189–13194. https://doi.org/10.1073/pnas.1716317114
- Pline l’Ancien. (Ier siècle). Histoire naturelle, Livre VIII, 37. Consulté sur BNF Essentiels. https://essentiels.bnf.fr/fr/extrait/705ed3be-35f6-400f-b69f-9617f7b6f778-crocodile-egyptien-chez-pline-ancien
Illustrations
- Illustration du Sarcosuchus imperator © Madison Henline (rhunevild))
- Crocodile du Nil (Crocodylus niloticus) © Dennis Rabeling
A propos de l'auteur
Après une licence et un master d’Histoire de l’art à La Sorbonne, j’intègre le master Muséologie des Sciences de la Nature et de l’Homme du MNHN, où j’approfondis muséologie, médiation scientifique et conservation. Spécialisée dans les représentations de la faune aquatique, je travaille également sur les crocodiliens afin de déconstruire leur image de créatures monstrueuses et sensibiliser à leur protection.